L’étiquette « opposition » en Haïti

Ce n’est vraiment pas une sinécure, après une longue journée comme la mienne, de prendre le temps pour écrire ce billet. A l’intention des milliers de lecteurs de cette plateforme mondoblogueuse. Mais pour ce coup-ci, le jeu en vaut la chandelle.

J’ose ainsi vous entretenir d’un sujet dont j’en ai ras-le-bol depuis un certain temps. En effet, si j’avais en ma possession le contact de Dany Laferrière, l’immortel, je l’aurais gentiment écrit pour lui proposer de retrancher dans le vocabulaire haïtien le mot « opposition ». Comme ça, on entendrait plus ces « sacrées formules toutes faites » à savoir partis de l’opposition, médias de l’opposition, sénateurs et députés de l’opposition, etc.

Dans tout pays sérieux, opposition rime avec alternatives, rupture, désir d’apporter un changement. Dans tout pays sérieux, les citoyens, sur une base rationnelle, investissent l’espace public pour critiquer, proposer des pistes de solution en vue d’un lendemain meilleur. Dans ces pays aussi, les politiques ne s’érigent pas en saboteurs pour réclamer, sans autre forme de procès, le départ des élus aux seules fins de prendre leurs places. Faute d’alternatives et de programmes politiques viables.

En Haïti, nous sommes passés maitres dans la politique « ôte-toi que je m’y mette ». Depuis 1804, date à laquelle nous avions proclamé notre indépendance, cette manière de faire à prouver qu’elle ne donnera pas de fruits. Peine perdue. Néanmoins, en gens qui ont du temps à perdre et qui ne se soucient guère du mieux-être de la majorité de la population, nous nous sommes lancé tête baissée dans un duel pouvoir-opposition. Au détriment de l’avancement du pays.

Dernier exemple en date, et non des moindres, le 17 octobre dernier. Cette date qui ramène le 208ème anniversaire de la mort (assassinat) de Jean Jacques Dessalines. Le père de la Patrie. Le fondateur de la première République noire du monde. Une journée qui aurait dû se transformer en journée de réflexion, de prise de conscience collective, s’est vue transformée par les partis politiques dits de l’opposition en journée de manifestation. Pour réclamer, entre autres, le départ du chef de l’Etat.

Le pouvoir en place, ne trouvant rien de mieux pour riposter, s’est avidement jeté sur cette balle de match. En réalisant une journée de bamboche, de carnaval populaire avec la participation d’une dizaine de groupes musicaux, de bandes à pied. Sous prétexte de célébrer la vie de Dessalines. Tandis que la police nationale se chargeait de disperser férocement cette manif.

L’opposition d’un côté, commémorant la mort de Dessalines en manifestant à travers les rues, le pouvoir en place de l’autre côté célébrant la vie de l’empereur en offrant du plaisir à gogo. Dans ce cas, qui se charge du devoir de mémoire pour inculquer aux plus jeunes l’idéal Dessalinien qui était un pays prospère pour tous ses fils, sans discrimination de genre et de couleur,  un pays où règne la justice sociale, la paix et la liberté ?

 

 

Ne cherche pas à comprendre

 

Il y a de ces répliques au cinéma qui sont inoubliables. Elles restent gravées dans nos mémoires, malgré le poids des ans. Comme celle-là, par exemple, dont je ne me rappelle plus dans quel film exactement : « Ne cherche pas à comprendre mon gars, tu te feras du mal ». Et, ce qui rend ces répliques si spéciales c’est leur parfaite adaptation à la réalité [haïtienne, surtout]. Elles collent parfaitement à notre quotidien.

Les décisions de nos dirigeants, bien des fois, me laissent pantois. En particulier, celle de revoir à la hausse le prix des produits pétroliers sur le marché local alors que le cours du baril de Brent ne cesse de chuter vertigineusement sur les différentes places financières internationales : à New York et à Londres.

Les arguments présentés par le Grand Argentier de la République sont tout à fait valables. Depuis plus de trois ans que le gouvernement subventionne le gaz, le manque à gagner est devenu intenable, insoutenable. Presque, un milliard de gourdes de perte rien que pour le dernier exercice. Une décision logique, somme toute, de vouloir stopper progressivement, l’hémorragie.

Mais est-ce le bon moment pour le faire ? Avec une rentrée des classes difficile pour les parents et des ménages de plus en plus à la peine.

Le nœud de la question est là. Une affaire de timing. En politique, surtout en politique économique, tout est question de timing.

Une mesure prise précipitamment ou en retard peut avoir de graves conséquences. Malheureusement pour nos dirigeants qui sont de grands chronophages, ils restent enfermés dans leur bulle et prennent leur décision sans tenir compte du contexte régional.

La République dominicaine, par contre, est en train de revoir à la baisse le prix de l’essence à la pompe et consulte les syndicats de transport en commun pour que cette baisse soit profitable aux passagers.

Chez nous, non seulement nous avons fait le contraire, mais le gouvernement a décidé de fixer unilatéralement les nouveaux tarifs des différents circuits et courses interurbains. Sans consulter les syndicats de chauffeurs. Résultat : ces derniers fixent eux-mêmes, comme bon leur semble, leur prix. Et, par-dessus tout, les passagers payent sans broncher. Aucune voix ne s’élève contre le gouvernement, encore moins contre les chauffeurs. Tout va bien dans le petit monde d’Alice au pays des merveilles. Si seulement nous disposions d’une association de défense des consommateurs !

En attendant, je ne comprendrai jamais nos dirigeants encore moins mes concitoyens. J’y ai déjà renoncé d’ailleurs. Depuis belle lurette.

 

A l’aéroport, un certain mois de septembre

Depuis ma sélection pour être parmi les meilleurs blogueurs, tout est allé si vite pour moi. Le jour où j’ai reçu l’email de confirmation, j’étais en train de préparer un voyage à l’ONU. En fait, je devais accompagner le Premier ministre haïtien pour couvrir la 69e session annuelle de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. New York, la Babylone des temps modernes : pour paraphraser Al Pacino interprétant « l’Avocat du diable ». Un de mes films cultes. New York, l’eldorado de la majorité de mes compatriotes. En effet, cette ville exerce un effet magnétique à nulle autre pareille sur bon nombre de mes compatriotes. Certains rêvent d’y aller légalement ou frauduleusement, par mer ou par voie aérienne… Tous les moyens sont bons pour rallier la Big Apple. Cette destination fascine. Elle attire les haïtiens comme l’aimant attire le fer, le sirop la mouche, le pollen l’abeille.

Pourtant, à l’annonce de mon départ pour New York qui coïncidait avec ma sélection pour faire partie de la communauté mondoblogueuse, je ne sais plus laquelle de ces deux annonces m’excitait le plus. Une semaine à New York, tout frais payé, pour couvrir l’Assemblée des Nations unies – le Saint Graal de tout journaliste haïtien – ou devenir un blogueur ? Je sais qu’à bien des égards mon indécision peut bien surprendre. Mais bon ! Chacun est comme il est et on y peut rien.

C’est donc l’esprit serein que je débarque à l’aéroport international de Port-au-Prince. Un peu en retard certes, mais juste à temps pour ne pas rater mon vol. Mais cela m’a donné juste le temps d’observer les autres voyageurs. De ce petit œil fureteur mais avec un je ne sais quoi de « ce ne sont pas mes oignons ».

C’est curieux le nombre de trucs qu’on peut observer dans un aéroport. C’est une vraie mine pour les professionnels qui se planchent dans l’étude des comportements humains. Cela m’a vraiment amusé de constater l’empressement, frôlant même la bousculade, avec lequel mes concitoyens embarquaient. Diable ! Je me demande, à juste titre, quelle mouche les a piqués. Pourquoi tant d’empressement ? Pourquoi marcher sur les orteils des voisins, au risque de déclencher une bagarre et de recevoir une superbe baffe, juste pour être le premier dans l’appareil ? Alors que pour certain la réservation date de plus d’un mois ? Pourquoi se bousculer si on sait d’avance que la place de chaque passager est réservé à bord, et c’est mentionné noir sur blanc sur le billet, et que si un passager ne se présente pas, la place restera vide ? Je ne pense pas avoir eu vent qu’une compagnie aérienne ait vendue plus de billets que l’avion en réalité peut transporter de passagers.

Pour le citoyen lambda haïtien, tenaillé sans cesse, quotidiennement, par la gestion de l’urgence, ces élucubrations ne comptent que pour du beurre. Et si d’aventure, elles lui avaient, l’espace d’un cillement, effleurées l’esprit, elles fondent comme du beurre au soleil à la vue de l’appareil. Car c’est symptomatique chez nous, c’est inscrit dans nos gènes, dans notre ADN. L’urgence, la gestion de l’urgence. Ou le « il n’y en a jamais assez pour tout le monde ». L’autobus ou le tap tap laisse toujours, à chaque fois, au moins une bonne dizaine de passage à quai. Dans ce cas, comment savoir si ce n’est pas moi qui vais louper son vol ? Ah non ! Je me fais avoir à chaque fois, je rate le bus à chaque fois à cause de ma nonchalance. Cette fois-ci, je ne raterai pas mon vol. Vu la petite fortune que m’a coûté mon billet d’avion. Et la pénalité que je vais payer pour avoir raté mon vol. Et qui me dit que cet appareil volant imitant l’oiseau naturel peut contenir tous ces gens que j’ai vus, il y a quelques minutes, en train de s’enregistrer sur mon vol ?